Interview

Le beat, le Hip Hop, la terre & Le Sacre

Interview de Nesto & Anna

Les chorégraphes Hip hop

Comment vous inscrivez-vous, dans l’interprétation d’une œuvre du répertoire, en tant que compagnie Hip hop ?

 

Nesto    Confronter la danse Hip hop à une oeuvre du répertoire n’a rien d’anodin. Bien que notre écriture soit personnelle, elle est Hip hop par ce qu’elle transpire. Notre signature est Hip hop, de fait, culturellement, artistiquement. On a grandi avec. Passer par un classique de l’histoire de la danse est constructif pour chercher l’écriture de la danse Hip hop.

 
 

N’est-ce pas au Hip hop de créer son répertoire ?

 

Nesto    Elle est peut-être encore un peu jeune ou en pleine maturation pour cela. L’idée de répertoire arrive juste. Certains spectacles de la fin des années 90 peuvent être assimilés à des références mais ils peuvent aussi paraître old school.

 
 

N’y aurait-il pas un intérêt à les réinterpréter ?

 

Nesto    C’est aux chorégraphes de choisir, ou d’être choisis.

Anna    Käfig l’a fait avec la pièce Récital. C’est le chorégraphe lui-même qui refait sa pièce. Je pense que ça existera pour d’autres. Il faut toujours du recul. Récital a 20 ans.

 
 

Comment la danse Hip hop peut s’affirmer au sein d’un milieu artistique, la danse et le théâtre, qui a quelques siècles de plus qu’elle ?

 

Nesto    C’est à chaque artiste que revient cette responsabilité. C’est comme pour le graffiti. Les artistes graffiti qui sont en galerie et sont « très graffiti » peuvent paraitre old school ou un peu naïf. Mais la naïveté se défend. Et puis,  il y a ceux qui peuvent être très pointus jusqu’à être moins accessibles et plus « art contemporain ».

 
 

Je trouve intéressant de comparer la danse au graffiti. Quand Jonone ou Mist font une toile, ce n’est pas du graffiti. Mais ils se sont identifiés et construits par le graffiti. Ils apportent quelque chose car l’une de leur matière plastique est le graffiti (le tag pour l’un, le spray pour l’autre).

 

Nesto    En l’occurrence pour ces deux artistes, je pense que c’est aussi du graffiti, même sur toile. La dynamique du geste est la même. Je pense que c’est un peu la même chose pour la danse, ce n’est pas parce que tu danses sur Stravinsky que ce n’est plus de la danse Hip hop. C’est ce que je défends.

 
 

Peut-on dire « chorégraphe Hip hop » ?

 

Anna    Je ne crois pas. Tu es chorégraphe, c’est tout.

Nesto    …d’origine Hip hop. Est-ce que tu le revendiques ou pas ? Si tu le revendiques, il faut le sentir sur scène, au moins dans le vocabulaire ou dans la corporalité. Mais Il y a plein d’outils dans le Hip hop qui permettent de mettre les choses en scène. Tout le défi est là ! Certains pourraient se dire que la mise en scène Hip hop, c’est un DJ avec un graff derrière. C’est faux. Ça peut l’être mais c’est réducteur.

 
 

C’est quoi ?

 

Nesto    C’est à trouver justement. Certaines mises en scène de théâtre sont « rock ‘n’ roll », donc c’est possible.

Anna    Oui, la mise en scène Hip hop peut exister sans qu’elle ne soit réduite à l’esthétique. Le terme « chorégraphe Hip hop » te limite. Tu es dans la création, le Hip hop est là ou pas, selon ce que tu es.

Nesto    L’intérêt, c’est l’évidence, pas le dénominatif. Si tu veux que ça le soit et qu’on te dit l’inverse, il y a quelque chose que tu n’as pas réussi. Pour revenir à ta question précédente, il s’agit de se demander comment tu mets en scène ou chorégraphies le vocabulaire, les attitudes, les petits diamants ? Comment tu parsèmes de diamants pour que ça parle au public, expert ou pas ? Il faut le rendre lisible.

Anna    Mais « chorégraphe Hip hop » n’existe pas.

Nesto    Ça dépend de ce que ça veut dire. Est-ce que c’est un raccourci de « chorégraphe qui a pour origine artistique le Hip hop » ?

Anna    C’est réducteur. On ne dit pas « chorégraphe classique ».

Nesto    Oui, c’est vrai. Mais on ne se dit pas chorégraphe Hip hop. C’est lié au parcours, les gens t’identifient inconsciemment.

 
 

Vous pourriez vouloir simplement danser sans vous soucier de ce qui vous a formés, aller toujours de l’avant jusqu’à ne plus « être Hip hop » ?

 

Nesto    Je ne veux pas ça. Je ne me contraints pas pour autant. C’est du travail justement. Il faut peaufiner la matière, le vocabulaire, la signature.

Anna    Je ne me pose pas la question. La culture Hip Hop, comme toutes cultures d’ailleurs, ont toujours été influencées ou ont su s’adapter. Sauf, éventuellement, si tu vis en autarcie, sans voir ce qu’il se passe à l’extérieur, ta danse restera ce qu’elle était quand elle est apparue, mais il n’y a aucun intérêt à figer les choses. À l’intérieur de la danse Hip hop, il y a la culture debout et la culture au sol. Ce ne sont pas les mêmes axes, pas les mêmes origines.

 
 

Où est la limite de l’éclatement pour la définition Hip hop ?

 

Nesto    C’est l’écriture affiliée à ta danse qui exprime ce que tu es. Il y a une écriture dans les films, la littérature, avec la SF, le romantique… L’écriture Hip hop est encore en train de se faire. « On » y travaille. Ce n’est pas mon but premier, mais il y a toujours dans le coin de ma tête « l’écriture Hip hop », dans le sens « les gens du Hip hop qui cherchent à écrire la danse ».

Anna    Lors de petites tentatives, tu peux sentir, avoir intimement l’impression qu’une idée est foncièrement Hip hop. C’est un peu dur à expliquer. On a enlevé les fonds de scènes, les coulisses, dans Drafters par exemple. D’autres l’ont fait. Mais il y a une espèce de « débordement des limites dans l’espace » qui, à certains moments quand tu le vois, convient. C’est encore un peu inconscient. Tout le travail de masse également, de groupe, existe dans tous les courants de danse, il y en a toujours eu. Mais avec une énergie Hip hop, pas nécessairement une musique Hip hop, mais une énergie, un groove, tout de suite c’est Hip hop, ça convient.

Nesto    Je pense que les postures ou l’attitude quand tu danses doivent être assumées et/ou chorégraphiées. Si quelqu’un veut faire un spectacle de danse Hip hop tout en brisant complètement les codes, il va quand même passer par le binaire, le groove. Il y a des choses qui vont de soi. L’écriture du cirque a été complètement remaniée. Pour autant, le cirque contemporain maintient toujours le numéro, la performance physique, même s’il y a du théâtre, même si certains ont viré les agrès.

 
 

Donc l’enjeu du chorégraphe c’est…

 

Nesto    D’écrire ce qu’il est. Il y a un côté abstrait dans la danse qui rend la chose un petit peu moins saisissable. Si je mettais en scène du théâtre et du texte, j’aimerais qu’il y ait un côté Hip hop qui se dégage. Les gens ne bougeraient pas de manière « classique ». Je ne sais pas si j’y arriverais, mais ce serait mon intention.

Anna    C’est difficile à définir. C’est une histoire de dynamique. Dans le graffiti, l’important c’est la dynamique, indépendamment de la forme des lettres, des couleurs ou du support que tu utilises. Dans la danse c’est pareil, dans le rap c’est pareil. Si un metteur en scène reprend Molière et choisit le flow d’un rappeur pour dire le texte, le Hip hop est là. Que ce soit pour les gens de cette culture ou pas.

 
 

Est-ce que ça ne devient pas un choix trop superficiel ?

 

Anna    C’est un cliché, mais l’énergie vient vachement de qui tu es. Les danseurs d’In bloom dégagent quelque chose qui nous convient parfaitement. Ça fonctionne pour notre chorégraphie et pour l’énergie Hip hop qu’ils transmettent. Bien qu’ils soient aussi parfois dans des trips « danse contemporaine ».

Nesto    « Comment un spectacle est Hip hop ? » c’est l’enjeu. Comment pour toi, le public, tout le monde, on peut qualifier un spectacle « Hip hop », sans pour autant jouer avec le représentatif ?

Anna    Les gens ne connaissent pas les nombreuses facettes de cette danse.

Nesto    Ils savent difficilement la lire. Je suppose qu’il y a plusieurs raisons. Mais si tu ne donnes pas de « représentatif », les gens ne savent pas encore la lire. Quoiqu’il en soit, même si tu te prends la tête à faire une chorégraphie Hip hop, il y a forcement des gestes qui sont universels. Un levé de bras, c’est un levé de bras. Marcher, c’est marcher. 

La représentation Hip hop

Lors d’une représentation publique d’une étape de travail, quelqu’un a demandé « N’y aura t-il pas davantage de Hip hop dans la version finale ? ». Je trouve cela intéressant de reprendre un classique du répertoire, si les gens ne savent pas lire cette danse. Décontextualiser la gestuelle de sa musique permet certainement une lecture plus juste de ce qu’est la danse Hip hop ?

 

Anna    Il n’y avait pas assez de break. Salem n’était pas là ce jour-là.

Nesto    Ils ne l’ont pas vu parce que ça ne tourne pas sur la tête. La représentation du Hip hop, c’est le break, la musique ou les power move, la performance physique.

Anna    Ce sont des codes. Pour plein de gens, une pièce classique où les danseurs ne sont pas sur pointes n’est  pas du classique.

Nesto    Cela fait partie de l’art aussi. Qu’annonces-tu aux gens, même à tes proches, à ton équipe ? Quelque part, il faut s’y retrouver. Si tu vas voir Paris Jazz Quartet et qu’ils jouent une version rock de La lettre à Elise, tu te demandes pourquoi ils s’appellent comme ça. Il faut être juste dans la proposition.

Anna    Je m’en fous de ça. C’est une réalité, mais au fond de moi, je m’en balance. On est Hip hop, même si je trouve prétentieux de l’affirmer. On a grandi là-dedans, on en est imbibé. C’est notre façon de faire notre métier. Les danseurs sont là-dedans. Mais on est aussi plein d’autres choses.

Nesto    On nous a dit « In bloom est Hip hop mais pas que ». Des gens qui nous connaissent, qui connaissent le Hip hop, nous l’on fait remarquer ! Or, on a seulement évité de proposer les codes représentatifs rendant le truc too much. Ça manquerait de justesse avec un tel spectacle où on s’est attachés à vouloir garder l’essence du Sacre.

Anna    On est paradoxal aussi. J’admets que le cliché « il faut un mec qui tourne sur la tête » nous gonfle. Mais on adore regarder un mec qui tourne sur la tête. On a tous nos préférences. J’adore les couronnes. Un mec qui tourne sur la tête me fait hyper kiffer. Ça ne changera jamais, ça me fera toujours kiffer. Mais on ne va pas mettre un mec qui tourne sur la tête juste pour « l’évidence Hip hop ». Pourtant, tourner sur la tête est symbolique de la culture Hip hop. Les gens n’ont pas tort. C’est devenu un cliché, mais c’est une réalité.

 
 

Ils auraient tort dans la mesure où ils n’attendraient que ça pour être satisfaits de l’étiquette ?

 

Anna    Ils auraient tort dans le sens où ça ne définit pas. C’est symbolique mais ça ne définit pas la danse.

Nesto    C’est un symbole. Est-ce que tu veux mettre un symbole dans ton spectacle ou pas ? Moi, j’aime bien. Cela dit il faut quand même qu’artistiquement ça soit juste.

Anna    Mais je peux comprendre que le public ait besoin de certaines références auxquelles s’accrocher.

 
 

Si ce n’est pas dans la représentation…

 

Nesto    C’est l‘écriture.

Anna    C’est dur à définir.

Nesto    Un jour, il y aura un mec qui fera un truc hyper juste artistiquement, cohérent, intelligent, déconstruit, très écrit, profond, plein d’émotion tout en étant très Hip hop. Je me dis que ça changera la donne. Quand j’écoute les rappeurs Yasiin Bey ou Roots Manuva, je me dis que c’est déjà là, dans la musique.

L'instinct / L'urgence

Trois de vos spectacles me parlent particulièrement : Génésis (version « chantier d’artiste » du Lieu Unique, non la version officielle), Mad Men et Flash Players. Ils ont un point commun. Ils dégagent quelque chose de très instinctif, lié à leurs conditions de création. Je me demande dans ce cas, si se forcer à mettre un « costard de grande scène » ne casse pas une énergie qui me semble Hip hop ?

 

Anna    Ils ont été faits en « trois jours ». Je suis carrément d’accord.

Nesto    Peut-être. On aura un temps de travail plus court sur le prochain spectacle, pour être plus dans l’instinct. Cela dit, je suis d’accord avec ce que tu dis, mais Génésis (version Lieu Unique) et Mad men ont des lacunes dans ce qu’on donne à lire, sûrement par manque de temps de mise en scène. Faire des créations sur un an, des plus gros projets, apporte des choses par le temps de travail. Mais tu as raison sur l’instinctif.

 
 

Je ne dis pas qu’ils sont parfaits. Je trouve qu’en dehors de la danse, quelque chose s’exprime plus justement dans la sueur Hip hop de la chorégraphie, dans la « graphie Hip hop du choré » disons ?

 

Nesto    Mad men manque un peu d’explicite. Ce qui est vraiment Hip hop est implicite. Mais si tu n’es pas de notre génération, tu peux passer à côté. Si tu as l’âge de nos parents, si tu ne nous connais pas, tu passes à côté de notre transpiration Hip hop. Si tu as 16 ans, que tu es à fond dans les battles, tu peux trouver que ce n’est pas le Hip hop que tu vis toi. Donc tu peux passer à côté du fait que le Hip hop ait été digéré.

 
 

Pour Génésis (version Lieu Unique), j’ai l’impression que l’obligation de résultat dans un temps très court fait partie de la qualité du résultat ?

 

Nesto    Je suis d’accord. Mais dans la réalité, si tu n’as pas de moyen, pas assez, tu louperas un truc. Sinon, tu es génial.

Anna    A l’inverse, moi je préfère. J’aime les deux. Travailler au fur et à mesure sur un an, comme pour In Bloom actuellement. Mais j’adore l’urgence, l’instinctif. C’est plus agréable bizarrement.

 
 

L’urgence va bien avec le graffiti pour le coup ?

 

Nesto    Oui, mais il y a un juste milieu. Dans l’urgence, il faut pouvoir travailler quand même. Tu ne peux pas faire que de l’instinct, on ne fait pas de la peinture. Au début, je me disais « je veux faire des spectacles comme de la peinture ». Mais non ! Parce que ce n’est pas du tout les mêmes contextes, les mêmes moyens. Tu peux faire un truc instinctif en peinture et le jeter. Tu n’as pas le luxe de jeter un spectacle en danse.

Anna    … puisqu’il y a des moyens humains en jeu, toute une équipe. A la fin de créations trop longues, j’ai parfois l’impression d’avoir perdu l’essence de ce que je faisais au début. Tu arrives à autre chose. Or on est d’abord des individus. La pensée, les goûts évoluent dans le temps. Donc, il y a des choses qui passent à la trappe. Tu as presque trois créations en une.

Nesto    Ce n’est pas le même outil, ce n’est pas le même rendu, ni le même contexte. Tu ne peux pas faire un spectacle instinctif comme tu fais une peinture. Ça parait évident, mais il a fallu me confronter à des limites pour le constater.

 
 

Est-ce que « l’instinctif » peut devenir un matériau ? Comme le tag est un matériau pour la peinture de Jonone.

 

Nesto    Dans un spectacle, c’est vite du « laboratoire » puisque c’est vivant. La peinture est vivante, oui, mais ce n’est pas du tout la même expression artistique. Tu peux faire de la peinture avec rien. Tu prends un truc dehors, un caillou et tu peux faire une toile.

Anna    La danse aussi, tu te mets dehors et tu bouges.

Nesto    Oui, mais tu n’as pas forcement de spectateur. La danse oui, mais pas le spectacle de danse. Il y a une autre logistique.

L'institution / La génération

« Faire avec ce qu’on a, ne pas avoir de décor », me semble aussi adéquat au Hip hop ?

 

Nesto    « Faire avec ce qu’on a », c’est Hip hop.

Anna    On veut quand même une forêt de projecteurs dans In bloom ! Pas de fond de scène, c’était ça. C’est devenu ultra esthétique pour moi. Je n’en peux plus de ce rectangle noir, il m’oppresse. Des fois, le fond de scène n’est pas beau. Des fois, il est super, très urbain ou métallique. C’est une esthétique qui réunit tout ce que j’aime. Mais, même quand ce n’est pas beau, je préfère sans « la boite noire ».

Nesto    Ça vient de Drafters. Dans les cages d’escaliers, on danse avec rien. Comment tu fais un spectacle avec rien ? Pour nous, ça veut dire « pas de décor », pour ensuite s’attarder sur le vocabulaire et les attitudes. Chorégraphiquement et en terme de démarche, c’est très Hip hop.

 
 

Est-ce que ces trois spectacles vivent ou vivraient bien en théâtre de part leur durée et leur « aspect » ?

 

Anna    Non. Quand ils ont fait Mad Men sur une grande scène qui programme généralement des pièces de théâtre ou alors du cirque, quelque chose se perdait. C’était trop grand, on était trop loin d’eux. Tu perds l’essence du truc.

Nesto    Mais une date comme celle-ci bouge quand même un petit peu les lignes au regard du public peu habitué au spectacle de danse hip hop.

 
 

Justement, de part son lieu de naissance, la vie sur scène de cette danse me questionne. Le contraste me questionne. Avec des spectacles comme ceux-là, parce qu’ils me semblent « plus Hip hop » et qu’ils vivraient moins bien sur les scènes nationales, j’en viens à me demander si ces compagnies de danse n’auraient pas à se créer leur propre scène ?

 

Nesto    Un peu comme les chapiteaux des circassiens ?

 
 

Oui peut-être, à la manière d’une block party, sauf que c’est un évènement scénique avec tout le professionnalisme nécessaire.

 

Nesto    Mais les circassiens ont les codes du spectacle.

 
 

Ce que me suggère l’idée du chapiteau, indépendamment de la réalité du cirque aujourd’hui, est une éventuelle autonomie d’infrastructure pour faire vivre son art.

 

Nesto    Je crois que la différence entre la rue et la scène est une histoire d’individu plus que de mouvement. Dans la rue, c’est le mouvement Hip Hop. Sur scène, tu as un rapport individu-auteur et individu-spectateur. Ça concerne moins l’identité de cette culture. D’autant que je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de possibilités, entre le chapiteau, la scène et à-même le pavé.

 
 

Si une compagnie Hip hop évolue exclusivement au sein des institutions, est-ce que cela ne vient pas chatouiller quelque chose de son identité ?

 

Nesto    En 2016, on ne peut plus dire ça.

 
 

Ce qui m’amène à ça, c’est qu’il me semble important de garder à l’esprit que nos expressions nous appartiennent. La musique ne vit pas grâce à Itunes. C’est le milliard de guitares que tu trouves à tous les coins de rue qui la fait vivre. Le cinema, le théâtre ne vivent pas grâce aux organismes de subventions mais parce que nous avons un besoin viscéral de nous raconter des histoires. Il y a une nécessité humaine de se représenter dans un médium artistique qui prévaut. Et je me demande si parfois (!) l’enjeu financier nécessaire à la création ne conditionne pas dans le mauvais sens. Le Hip hop étant un mouvement populaire, sa danse sur scène ne pourrait-elle pas vivre « en dessous, au dessus, à côté » de l’institution, sans être valorisée « moindre », mais en étant simplement « autre » ?

 

Nesto    Il faut défendre le théâtre populaire. C’est ce qu’a fait Jean Vilar.

Anna    Elle a une petite distinction quand même par rapport à toutes les danses populaires ou traditionnelles. Ces danses ont toujours été utilisées dans le cadre des institutions par des chorégraphes, des metteurs en scène. Mais elles n’ont jamais, je pense, ou sur des courtes périodes, réussi à avoir leur cadre propre sur scène. Le Hip hop a commencé comme ça sur scène. Sa gestuelle, sa musicalité ont d’abord été utilisées par d’autres chorégraphes. Et ça a généré des chorégraphes.

Nesto    C’est aussi générationnel. Le rock ’n’ roll a plus sa place aujourd’hui par exemple, parce que des gens de pouvoir (pas politique) ont été rock ’n’ roll dans leur jeunesse, puisque c’était les temps du rock’n’roll. Le jour où il y aura des gens issus du Hip hop qui auront du pouvoir, avec un petit p, ça changera des choses je pense.

Anna    Le Hip hop a changé la donne en amenant fréquemment des populations plus diverses au théâtre.

Nesto    Je vais peut-être un peu loin, mais je me dis que le théâtre Hip hop existera un jour.

Anna    Je ne sais pas. Les codes sont les mêmes. Après un spectacle, on nous dit souvent à propos du public « désolé ils ont parlé… » . C’est en rapport aux codes « tu te tiens bien au théâtre ». Ça peut être chiant en effet, pourtant je trouve cela génial que les gens soient réactifs. Des fois, ça peut être désagréable, ça peut te mettre mal à l’aise sur scène. Mais je préfère cela à cet horrible silence en face où tu n’as aucune idée des réactions. Quand les gens gueulent pour un gars tournant sur la tête, c’est hyper moteur, même si ce n’est pas toi qui tourne sur la tête. Même si tu sens une réaction un peu bizarre, au moins ça réagit. C’est vivant.

Nesto    Quand je dis « le théâtre Hip hop va exister », ce n’est pas dans le représentatif encore une fois. C’est en terme de génération. Hamid Ben Mahi a pris la parole dans la danse Hip hop. La danse Hip hop a investi le théâtre. Je pense que ces deux maillons vont aller quelque part.

 
 

Il y a D’ de Kabal aussi. Un poète construit par le rap qui écrit du théâtre.

 

Nesto    D’ aussi, ouais. Ce sont des maillons qui se font un petit à petit.

 
 

D’un autre coté, dire « telle chose est Hip hop ou telle autre n’est pas » devient sectaire ?

 

Nesto    C’est compliqué. Mais tout le monde pose la question, il faut bien chercher à y répondre. Dans le film Gladiator, un personnage dit « Parler de Rome [dans le sens république, nouvelle société] fait que ça s’évanouit dès que tu prononces le mot. ». C’est un peu pareil.

 
 

Ça me fait penser à un documentaire qui suit la réalisation d’un album du groupe de métal Metallica, Some Kind Of Monster. On voit leurs incroyables problèmes de groupe contraster avec l’image qu’ils peuvent donner depuis les années qu’ils ont passés à écrire une partie d’une branche du rock ’n’ roll. Comment tu vieillis, deviens mature avec ton médium qui s’est métabolisé dans une énergie de jeunesse ?

 

Anna    Oui c’est quoi être rock ’n’ roll ? Dans toutes les cultures tu as ça. J’ai vu un documentaire où on posait une question à Ice T à propos de sa chanson Cop Killer :  « Comment vivez-vous cette chanson alors qu’aujourd’hui vous jouez un policier dans une série ? » . Il répond « Pour moi, c’est la même chose, c’est un personnage ». Sur scène, il jouait un personnage et dans la série aussi « Je joue un flic, je ne le suis pas du tout dans la vie ».

Nesto    Je trouve ça hyper bien de voir des rappeurs américains jouer des flics. Ça ouvre l’esprit, ça bouge les lignes. Cela n’empêche pas de faire des choix artistiques et d’avoir une conscience politique.  

Anna    L’inverse se vérifie aussi. Flash Player va pouvoir toucher plein de gens parce que c’est une pièce courte. Pouvoir glisser un petit Vivaldi là-dedans, c’est cool. Je ne sais pas si, sur un CD ou une proposition de playlist, tu iras écouter facilement un Cum Dederit.

L'évidence

Lors d’une représentation publique d’une étape de travail encore une fois, il a été remarqué à plusieurs reprises que la danse Hip hop, sur la musique du Sacre, apparaissait comme une évidence.

 

Nesto    Tant mieux, c’est hyper rassurant, on a la même impression.

Anna    La danse Hip hop rend la musique hyper lisible. Elle lui donne du groove qu’à l’écoute on ne ressent pas forcément. Elle l’avait peut-être déjà.

Nesto    Le groove chez Stravinsky, c’est dur.

Anna    Au départ, on ne faisait que l’écouter. On a attaqué par les morceaux qu’on détestait, ceux qui nous paraissaient les plus inaccessibles. Mais, en fait, ça va maintenant. C’est marrant, on n’a pas encore attaqué notre préféré L’action rituelle des ancêtres.

Nesto    C’est le moment le plus binaire avec La danse des adolescentes. Ça groove. Tout l’intérêt de la danse Hip hop est là. Beaucoup n’aiment pas du tout la musique binaire, trouvent ça chiant. Pourtant, elle permet au corps d’être un instrument et de pouvoir sortir et revenir dans le rythme.

Anna    La musique la plus intéressante pour moi, est la ternaire. Elle est ronde et plus dansante a priori. Plein de musiques africaines sont des musiques ternaires très très rapides. Tu sens la rondeur. Toutes les valses… Tiersen. Ça tourne tout le temps.

Nesto    TOU tou tou TOU tou tou TOU tou tou TOU tou tou TOU, ça galope. Moi, j’aime bien le binaire, c’est le rap. Tu t’ajoutes au beat. Donc, tu fais ce que tu veux. Tu n’es jamais perdu parce que le chemin est là; mais c’est le beat, c’est la terre, c’est le Hip hop et c’est Le Sacre.

L’adoration de la terre / mars 2017

© Etienne Bolo • lavisible

www.lavisible.fr