Conclusion

L'adoration de la terre

    « J’entrevis dans mon imagination le spectacle d’un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, et observant la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps » (Stravinsky) .

    Un tel sacrifice engage, envers les sages, une confiance sans limite. Leurs paumes contiennent toutes nos expériences. Leurs choix stimulent courage et déférence. « Il n’y a plus de société semblable à celles que les dieux soutenaient autrefois. Le groupe social n’est plus porteur de contenu religieux, c’est un organe politico-economique »  . Mais Stravinsky poétise. Il s’agit d’un mythe.
De vieux sages pourtant, aujourd’hui, sont en salle de réunion. L’adolescence est une nouvelle fois choisie. Elle sert de cible fertilisante pour markéter le quotidien, séquencer tous les espaces de vie aux fins d’une marchandisation absolue. Il y a méprise sur le sacrifice. Quel dieu celui-ci tente-t-il de rendre propice ?
L’offrande n’est pas nouvelle. Les sages respectent un paradigme séculier. Dès la semence, le pollen est connu. La mélodie des oiseaux de printemps est, elle, prévisible.
Quelle révolution accomplit notre valse ? Quelle écoute avons-nous des saisons ? Quel rituel nous conduit au Sacre du printemps ? « … quand nous dansons ensemble, est-ce nous qui dansons ou la terre qui tremble ? »  .

    J’entends les battements d’In bloom. La danse de la terre pilonne une étrange écorce. Le rythme à cent ans mais l’acoustique est nouvelle, la plante des pieds est tannée par le goudron. Certaines peaux sont éraflées d’une ardeur indomptable. La danse sacrale cadence jusqu’au séisme. Boom! L’image finale s’éteint sous le pendule de lumière. Le temps s’arrête. Mais la frénésie des corps persiste dans le noir salle. Sont-ils fous, sont-ils libres? Nos sens suspendus, en alerte… silence… Lumière ! Des tâches persévèrent, surimpressionnent le salut. Evanescentes mais têtues elles évoquent une suite: ces corps lévitent. Je prête plus attention à mon évasion qu’au retour sur terre. Encore une fois, une oeuvre me percute. Ces cérémonies convient mes émotions à respirer, jusqu’à tordre mon chemin. Ok ! Alors je désorganise les rôles, m’approprie le récit. Ni élue, ni sages, ni adolescents ne seront réduits à leurs fonctions. Je serai tout, même le printemps. Je serai tous et toutes, même imparfait. Les sages auront à répondre de s’être accaparés le rôle. J’aurai à répondre de l’abandon de cette tâche.La citation d’entrée vibre jusqu’ici : « So the next time your ask yourself “ where Hip Hop is going “, ask yourself “ Where am I going ? How am I doing ? “ » .

    Dansons.

    « Un geste musculaire, même s’il n’a pas de sens intellectuel, n’est pas anodin, il est musculaire », « …tu es juste dans le groove et ce n’est pas plus important que ça » . C’est pourquoi, en dehors de ces instants, il me semble pertinent de remarquer si l’espace de la piste, recueillant la communion de nos énergies, n’a pas tracé un périmètre nécessitant une autorisation. Le Hip Hop est né ainsi, sans autorisation. Le graffiti, le bboyin’ et le rap ont éclos dans les friches. La sueur de la joie et celle de la colère scintillent de perles analogues. Le corps se dissocie de l’entrave et se propose écrin.
N’écartons pas nos impulsions sauvages. Il est probable qu’elles dansent autour d’un feu, qu’elles incantent la combustion de nos maux. Il est possible aussi que le besoin soit simplement de danser, même sur l’asphalte, de peindre, même sur les métros, ou bien de tout faire rimer, même les parpaings.

    Les frissons nous éclairent, ils sont la sédition de notre peau, le silence mutin de nos prières. Alors je sacre mes appuis, le Hip Hop est une adoration de la terre.

    Let’s rock !

Etienne Bolo

L’adoration de la terre / mars 2017

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